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Le jour où la chrysalide a éclos

metamorphose

Foin de Chrysalide, appelez-moi Lépidoptère. Eclos que j’ai par les soins d’Henri le Magnifique.



Cela s’est passé il y a 5330 jours et je me souviens encore de la nuance du rouge New Balance sur le portique de l’arrivée, avenue Foch. Mais un espace-temps avant cela, juste avant ce départ dans le mythe, en ces moments où les cardios montent tous seuls, incarnations de cette alternance de doute, 65 puls, d’espoir, 60, de peur, 70, et de détermination, 80, alors que l’arrivée n’est certaine pour personne masquée qu’elle est par 42 kilomètres et cent quatre vingt quinze mètres de cet effort total sur les traces de l’antique envoyé de Miltiade.

 

Juste avant l’envol, je suis allé faire une visite à l’avenue Foch, visite fort différente de ces raouts de pubars qui présidèrent à mes années 90 et encore moins à la visite vespérale dominicale à l’oncle Diego au sortir de Saint-Germain l’auxerrois. Non, en ce 4 avril 2004 d’avant le départ c’était pour confier mon sac à cette organisation Napoléonienne, pour voir de mes yeux l’incarnation charnelle des héros de CLM mais aussi pour être sûr d’embrasser au moins une fois du regard ce portique de l’arrivée aux couleurs de ce Sponsor du Nouvel Equilibre.  Arc-de-l’arrivée du Marathon, Graal de mes cinq mois de quête aux confins embaumés d’une Valmasque Provençale te reverrai-je une fois le départ donné ? Toi dont les clefs me furent confiées par cet ange à six têtes dont les noms Henri, Gilles, Mathieu, Olivier, Florient, Christophe ourlent les frontispices de mon Panthéon à la gloire de la victoire sur la dépravation éthylique et le stress amraniano-bellindesque, dans quels espaces-temps aurai-je le privilège de passer sous ta voûte gonflable gonflés des clameurs des gonflés ?

 

Dans quatre heures ?  Dans cinq heures ? éternités projetées de l’autre côté d’éons d’un oxygène raréfié par la hauteur du défi.

 

Quelques nanosecondes avant que ces éons n’annihilent les dernières onces de volonté vacillante,  l’entrée en scène d’Henri me sauve de ce premier naufrage des sens. Lorsque les éons menacent les onces sonne l’heure de l’émergence des grands coaches. Quand les petites trouilles aux relents de trac neurotransmettent des immobilismes qui menacent l’espace dévolu aux grandes audaces alors il faut que le catalyseur initie la cinématique alchimique. 8h30, Riri l’étincelle allume toujours à l’heure et c’est d’ailleurs à ça que ceux qui ne l’ont encore jamais vu le reconnaissent.  Et personne ne s’y trompe dans notre petite troupe ni l’aristocratie CLMique des moins de trois heures dans les rangs de laquelle le Jérôme réel promène déjà un regard d’outre-arrivée, ni non plus parmi la bourgeoisie des trois heures trente à laquelle émarge Chtouille. Henri-Virgile renaît à sa vocation de passeur Dantesque, super-Henri dont l’aura magnifique distille la flamme marathonienne par laquelle l’architecture subtile de ce qui n’était la seconde précédente qu’une congrégation virtuelle se mue sous nos yeux en le ciment puissant d’une confrérie à l’épreuve des vicissitudes du temps. Comme avant les batailles formidables, point n’est besoin de grand discours, à peine quelques mots et le réseau croisé d’empathies complémentaires met doucement en place les superstructures de la communauté.

 

La photo d’avant le départ s’infuse de cette évidence sans à-coups des compositions nécessaires.

 

De fétu esseulé dans un océan de doute je retrouve ma place de Chrysalide au bord de l’éclosion au sein du fleuve encore endigué. Revigoré je suis, juste avant le départ imminent pour l’au-delà adrénalytique.

 

’ Gaffe aux bouteilles de pisse’’a encore le temps de nous lancer le maître de la toile et la marée efface sur les Champs les traces des sacs poubelles désunis des cages thoraciques aux cœurs d’or.

 

Comme un céleste hommage le rideau de nuages se déchire à l’instant précis du départ, de notre départ du sas des 4h30, pour laisser passer quelques rayons bienvenus. A l’heure des départs par niveau, chacun voit 9 heures à son sas.

 

Et la clameur s’élève, cri de l’Athènes millénaire, mythique d’authenticité surgie intacte de l’autre coté de l’Histoire. Déjà la plaine de Marathon commence de se joncher des premiers Perses d’un Artapherne usurpateur.

Ces premières foulées sont une véritable libération, ne sommes-nous pas sur les Champs-élysées ? Le paradis pavé des victoires des héros ?

 

Henri : Y’en a toujours un pour se péter la cheville sur les premières centaines de mètres

Chtouille : Prend seulement garde à ce qu’il ne soit pas toi.

 

Il a le phrasé délicatement ourlé des Mousquetaires de mon enfance le Chtouille et la foulée souple de la Baghera qui court vers le Sher Kahn rayé d’intentions Mowglicides.

 

J’en aurais presque entamé le filage de la métaphore Truffaudienne de l’enfant sauvage livré en série avec ses louves adoptives lorsque la majesté de la scène me heurta de plein fouet : 38 000 foulées encore toutes bondissantes composaient autour de l’obélisque de Louxor un parterre d’ocellations bigarrées pour engager Rivoli l’arcadée à rebours de son flux traditionnel.

 

Quelle félicité que cette partie de rebrousse-Rivoli sans autre entrave que l’enthousiasme ! Doubler les cohortes de feus rouges déchus de leur privilège de régulation, sémaphores réduits l’espace de cette course magique à l’état de lampions tricolores. Parisiens, Pharisiens, Coureurs du Monde mesurez la puissance de la Grèce Antique ! Si forte en ce jour de Marathon qu’elle réduit le pouvoir de ces symboles de la coercition aveugle d’une cinquième république vacillante aux portes des jardins de feu le Roi lui-même !

 

La conscience présente de Gilles pourtant absent  (A propos de ce qui va s’passer ) : Devrais tenir ton enthousiasme un peu plus à l’œil gars, un Marathon et une envolée lyrique ont ceci de fondamentalement différents que le premier consomme des réserves glucidiques que le second ne reconstruit pas.

Moi : Sympa ces pompiers du devoir, héros sous équipés d’un souvenir de canicule encore présent dans les mémoires, ils se juchent sur leurs échelles pavées de leurs formidables sauvetages pour mieux soutenir nos efforts de coureurs.

La conscience présente de Gilles pourtant absent  (A propos de ce qui va s’passer ) : T’écoutes rien que tes muses mec, t’as pt’èt l’obélisque derrière toi, mais Virgile n’est pas Panoramix ni les ravitos la potion du druide. De scènes en Seine c’est le Styx qui t’attend au coin de la forêt obscure.

 

Moi : Dire que j’aurais passé tant d’heures à embouteiller mes six cylindres sur ces pavés !

Henri :

Moi : Ceux de la Bayerische Motoren Werke,

Henri : …

Moi : Les Flats frappés aux bois de cerfs du Württemberg,

Henri :

Moi : les en-ligne délicatement assemblés à Coventry

Henri :

Moi : Les en-V des Mustangs de Detroit.

Henri :

Moi : Alcanes de plus en plus rares, essence d’un pétrole distillé quand les forêts ondoyaient sur une Arabie précambrienne…

Henri :

Moi : …vous vous épuisez quand la vanité humaine est, elle, incombustible.

Henri :

Moi :  Henri ?!

Henri :

 

Honte à moi, j’ai lâché mon Mentor. Tout au plaisir de fouler un Paris délivré des ogres d’espace j’en ai oublié la sagesse du petit Poucet.

 

La conscience présente de Gilles pourtant absent  (A propos de ce qui va s’passer ) : Si y’avait que ça que t’avais oublié.

 

Je me retrouve donc livré à moi-même sur la place d’une Bastille jonchée de quartiers d’orange, transformée en ferme marine avec ses élevages d’éponges naines dans de petites bassines bleues, ses anémones spongieuses aux tentacules de powerade exsangues et la marée descendante de ses coureurs ravitaillés.

 

Encore à ma déception de n’avoir pas prêté l’attention nécessaire au respect d’une stratégie de course qui datait de nos premiers entraînements communs : ‘’tout doux jusqu’au 35ème et après on verra’’ j’ajoute l’erreur de diagnostic à l’agnosticisme d’agneau-Styx : je passe Bastille sans me ravitailler, pas d’eau, pas d’orange, juste l’orage vite apaisé de remords éphémères.

 

Trente huit millième passager, dans l’espace de la course personne de vous entend trier, les vrais regrets des faux.  

 

Le bois de Vincennes aux portes dorées de ma ( Conscience présente de Gilles  pourtant absent: pseudo, gars t’as oublié le préfixe pseudo) forme me laissa à double titre l’impression d’une ballade dans le parc. D’abord parce que de ce bois mystérieux de l’Est de l’antique Lutèce il ne lui reste que quelques brigandes aux langues plus entraînées à la succion qu’aux joutes oratoires d’un Robert de Locksley et sur ce point la conscience présente de Gilles pourtant absent ne devrait rien trouver à redire.

 

La conscience présente de Gilles pourtant absent  (A propos de ce qui va s’passer ) : rien.

 

Et ensuite parce qu’il me semblait avancer sans effort et contempler les vertes teintes toutes neuves du Printemps primesautier avec le détachement de Sainte Thérèse d’Avila fondatrice de la Visitation les tentations charnelles.

 

La conscience présente de Gilles pourtant absent  (A propos de ce qui va s’passer ) : N’ai point encore eu le loisir ni l’envie de combler cette lacune casuistique entre deux essais de la plate-forme de Leeds, mais sur le thème de la Chrysalide qui se fout le doigt dans l’aorte on est plutôt en phase.

 

De retour à Bastille, j’ai condescendu. A tendre la main sur ces quartiers d’orange, à presser de la paume une éponge d’élevage dans son bassin bleuté qui me gratifia d’une dégoulinante et fraîche coulée, à promener ce quart d’Evian sur quelques centaines de foulées moyennant une succion qui si elle n’avait pas la puissance d’aspiration des brigandes sus-citées pompa vingt bons centilitres d’eau neuve de vos cellules ainsi que j’en avais suggéré la formule à mon compagnon de beuverie lors d’une soirée de pubars du côté de l’avenue Foch dans les années 80, tout honteux alors de me livrer à de telles dépravations éthyliques si près de chez mon vieil oncle Diego.

 

Avec l'âge vient l’étanchéité à la conscience même de nos contradictions. La schizophrénie c’est l’inverse des sphères des Citroën, sa porosité baisse avec le temps.

 

La mi-distance nous attendait aux portes d’un Belleville pavoisé aux couleurs de l’amour désintéressé pour l’effort du même acabit. On a beau vouloir éviter les clichés, avoir été cathéchismisé avec la constance d’une aristocratie espagnole que les romans picaresques peignaient déjà aux couleurs des précieuses ridicules près d’un siècle avant Molière, la chaleur humaine, aliment aussi essentiel au cœur du coureur que les sites de fixation de l’oxygène dans la structure quaternaire de la molécule d’hémoglobine est plus communicative dans les premiers contreforts de la rue Julien Lacroix, qu’à l’ascension de l’avenue Mozart. Et les cuivres des orchestres de Jazz sonnèrent plus New-Orleans, le rock berçait et roulait plus fort en bordure de Montsouris qu’à l’abord deux heures plus tôt des Tuileries. Tu viens de le dire, il était plus tôt pourraient objecter certains. Ils sont plus dans l’empathie et le langage des cibles tenteraient mes correligionnaires de Compagnie Corporate. Pas beaucoup de mal à swinguer plus rock, y’avait carrément pas d’orchestre à l’ouest de l’Hôtel de Ville. Imparable.

 

Imparable mais faux. Que fais-tu de l’orchestre latino du bois de Boulogne ?

 

La réponse est écrite en filigrane dans les arguties de la conscience présente de Gilles pourtant absent, qui anticipa avec l’évidence d’une campagne de tests de la plate-forme de Leeds, au niveau de ce qui va se passer.

 

Je n’ai pas entendu l’orchestre du bois de Boulogne.

 

Je n’ai vu du seizième arrondissement que la toile carmin du San-Francisco à la terrasse duquel quinze ans auparavant l’égérie de ma créativité journalistique a cédé la place à un torrent de boucles rousses qui promenait ses équipes de tournage dans mes extravagances peuplées de l’informativité croissante des années 90.

 

Au moment où je croyais tenir le rythme du 3h45, à quelque douze kilomètres de la fin, un torrent de plomb s’est instillé dans mes artères fémorales transformant les colonnes jumelles de mes espoirs bondissants en deux valises à l’inertie incoercible, les poignées en moins.

 

La suite ne fut plus qu’une longue douleur, une heure et demie pour douze kilomètres, sourd aux orchestres, fussent-ils brésiliens endiablés d’harmonies carnavalesques. Aveugle à cet hippodrome d’Auteuil, le regard torve tourné vers un bitume dont les graviers englués de macadam lourd ne défilaient plus qu’au prix d’une douleur renouvelée à chaque foulée. Parti le bonheur de la cavalcade légère sur ces sites rendus célèbres par le Comte Christian Ma Queue de Laine de Rosny sous Bois. Je faisais plutôt dans la scène coupée des chasses du Comte Zaroff où la victime haletante offre harassée son poitrail haletant à la ligne de mire du plus kitsch des chasseurs d’hommes après l’homme de main de la marâtre de Blanche-Neige avant qu’il tourne casaque et lui sacrifie la biche.

 

Mille fois j’ai cru abandonner, mille fois surgie fort à propos de je ne sais où, la conscience présente de Gilles pourtant absent ne laissa pas qu’il se passât ce qui eût mille fois dû se passer.

 

J’ai dans le dernier tiers de cette course infernale cru à jamais la porte Dauphine inaccessible, un comble pour un ex de Janson. Cent fois sur le bitume j’ai remis l’ouvrage de mes tripes. Le grand Boileau me pardonne ces absences, pour peu inspirées par l’art poétique au moins ne puisaient-elles aux sources Erythro POietiques.

 

Pour donner une idée de l’état de déliquescence où a erré ma volonté dans les derniers instants, j’ai sérieusement considéré l’abandon au franchissement du kilomètre quarante deux, sis comme chacun sait à cent quatre vingt quinze mètres de l’arrivée. Et même en toutes lettres, il est plus facile d’en écrire la longueur aujourd’hui que de la courir alors.

 

Et puis il y a eu l’ARRIVÉE. Le franchissement de cette ligne m’a transformé, je ne sentais plus rien. Mes jambes avaient beau s’animer de tremblements convulsifs, j’ai attendu comme un gosse que cet archange de l’annonciation auprès duquel Gabriel prît des allures de mail classé low dans l’inbox d’un stagiaire à la sécu, me mette autour du cou ce morceau d’alliage à deux balles pour lequel je donnerais ma Lecoultre Reverso,  ma Vacheron-Constantin Patrimony voire ma BlancPain tourbillon.

 

Je regardais autour de moi, Henri n’y était pas. Alors je me suis dis que je lui écrirai ces pages pour son site, quitte à attendre 14 ans de retrouver un coin de tête libre, quitte à livrer un peu tard.  Quatre heures dix sept minutes de course et cinq mille trois cent trente jours de retard, pour être précis.

 

Lépidoptère.

Kyoto 2014 – Mon demi-doublé japonais
Le 21ème est dans la boîte !
 

Commentaires 1

Aïolirun le jeudi 22 novembre 2018 21:17

Une superbe envolée lyrique pour un papillon ! Fallait ça ! Un régal !

Une superbe envolée lyrique pour un papillon ! Fallait ça ! Un régal !
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Invité
lundi 27 mai 2019