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Marathon de Paris 2009 : Chronique d'un retour annoncé

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Personne n’avait oublié ce grand champion que certains n’ont pas hésité à baptiser « le Bikila blanc ». Pourtant, au cours de ces deux dernières années, l’homme s’était fait pour le moins discret et il fallait souvent chercher dans les profondeurs des classements de marathons pour y trouver sa trace. Certes, il avait toujours d’excellentes raisons à invoquer pour justifier ces résultats bien en retrait du niveau que l’on lui connaissait par le passé. Néanmoins, aux yeux des médias, il faisait désormais partie du passé, aussi glorieux soit-il et les flashs des photographes s’étaient détournés vers d’autres champions avides de podiums.

C’est par une dépêche de l’Agence France Presse que la nouvelle est tombée au cœur d’un mois de janvier glacial. Il annonçait sa présence au départ de l’édition 2009 du Marathon de Paris avec la légitime ambition de revenir vers son meilleur niveau de performance. Cette brève, il faut bien le dire, n’a pas soulevé l’enthousiasme général du monde sportif. C’est plutôt l’incrédulité qui s’affichait parmi les commentateurs les plus avisés et certains n’hésitaient pas à lui prédire un échec cuisant. Lorsque j’ai proposé à mon rédacteur en chef de suivre ce retour annoncé, il m’a tout d’abord ri au nez et prié de bien vouloir me concentrer sur des sujets autrement plus sérieux. Mais devant mon insistance, il a finalement cédé en maugréant et je crois surtout pour avoir la paix.

Me voilà donc parti en région bordelaise pour suivre la préparation du garçon. Les premiers contacts sont difficiles, l’homme est bourru et renfermé. Il ne voit pas d’un très bon œil ce journaleux qui l’épie au bord de la piste. Il m’a fallu développer des trésors d’imagination pour obtenir ses premiers mots. C’est bien simple, j’ai pensé un moment qu’il avait été frappé d’une soudaine maladie l’ayant privé de la parole. Petit à petit, jour après jour, je vais tenter de gagner sa confiance pour qu’il m’accorde enfin ne serait-ce qu’un bonjour. Sur le conseil éclairé d’un de ses proches, je me présente au stade où il fait ses gammes, vêtu du maillot de l’OM. Bingo ! il me décoche un large sourire au passage sur la ligne. Enhardie par cette avancée spectaculaire dans notre relation, je l’aborde lors de sa séance d’étirements afin de lui confier mon projet. S’il n’est guère emballé à l’idée de me voir attaché à ses basques pendant deux mois, il accepte toutefois de me faire part de ses impressions.

Sa préparation est construite sur un plan en huit semaines avec 5 séances de course à pied hebdomadaire et 1 séance de vélo de route. L’objectif est de boucler le marathon en moins de 3h15’. Il a choisi d’emblée de se mettre à l’épreuve de la compétition en enchaînant 4 courses sur les 4 premières semaines de son plan. Il me confie avoir été très surpris d’être à son meilleur niveau dès la première épreuve au terme de la semaine 1 du plan alors que les séances de qualité en semaine sont difficiles et les sensations moyennes.

Au fil des semaines, je partage ses doutes mais aussi ses joies. Sa performance sur le semi-marathon de Bazas-Langon qu’il boucle en 1h25’ le place dans une excellente dynamique même si la semaine qui suit est musculairement difficile. Il partage son entraînement avec ses amis. Le midi ce sont Xavier et Bertrand (rien à voir avec l’ex-ministre) qui l’accompagnent sur la piste et dans les bois de Canéjan. Le samedi matin, Jean-Claude lui prête aimablement sa roue afin qu’il s’installe confortablement dans l’aspiration de l’Ironman. La côte de Budos, col hors catégorie du Sauternais, le laisse régulièrement essoufflé mais toutefois confiant. Le dimanche, c’est auprès des Galopins qu’il peaufine son endurance et sur son circuit favori, la côte de Béthanie reste le juge de paix où règne la saine émulation du groupe de coureurs brédois. Au terme de ces huit semaines intenses, je vois mieux la détermination qui pousse ces coureurs vers d’impossibles exploits. Leur plaisir évident, même dans la douleur d’un exercice de fractionné, m’interpelle au point que j’envisage sérieusement de chausser les runnings pour connaitre à mon tour ce sentiment.

Un aller-retour éclair Bordeaux/Paris le vendredi pour raisons professionnelles lui donnera l’occasion de retirer son précieux dossard en dehors de la cohue du samedi. Nouveau départ, en TGV cette fois, à destination de Paris ce samedi matin. L’athlète semble détendu mais peu bavard, j’ai cru comprendre selon ses proches que dans son humeur matinale habituelle, il était capable de lâcher 3 mots à l’heure. J’en prends mon parti et en profite pour terminer ma nuit. Parvenu à destination, c’est Porte de Versailles que nous retrouvons Palmito, Keyser et Reda pour parcourir les allées du Marathon Expo, véritable temple du coureur à pied. Je déconseille fortement à toute personne étrangère à cette passion de franchir les portes de cet endroit voué au culte de ce sport sous peine de graves conséquences pour sa santé mentale. Nos 3 compères semblent s’y sentir comme des cabillauds dans l’eau froide et rien de ce qui se passe ici ne leur est étranger. Palmito qui souhaite se faire appeler Jean-Marc pour l’occasion fait l’acquisition du collant long Skins afin d’être le parfait jumeau de son mentor. Qui a dit que le marathonien se nourrissait exclusivement de pâtes et de riz ? J’ai pu constater qu’aucun de ceux-là ne rechignaient à ingurgiter quiche, cake aux olives et salade lors du déjeuner pris chez Jihane et Palmito nos hôtes du week-end. Ils se rattraperont toutefois lors du dîner avec des assiettées gargantuesques de délicieuses pâtes aux légumes.

Réveil à 6h00 pour nos champions, chacun s’affaire selon son rituel. La concentration est de rigueur : Spordej et Gatosport pour certains, Prince de Lu pour d’autres mais défilé aux toilettes pour tous. Reda est exact au rendez-vous et nous filons vers l’Avenue de la Grande Armée au milieu de laquelle s’improvise un parking réservé aux marathoniens. C’est une tribu étonnante qui s’agite au pied de l’Arc de Triomphe, coiffés d’un curieux couvre-chef jaune, ils semblent tous se connaître et s’appeler par des surnoms bizarres. Leur chef qui répond au nom de Riri est visiblement sous l’effet de substances interdites avec un sourire béat sur le visage alors qu’il ne participe même pas à ce marathon. Il y a là une certaine Barbie qui aurait couru 7 marathons sur 7 continents en 80 jours et dont le parcours s’achève ici. J’avoue que l’accoutrement de certains me laisse perplexe, j’ai vu un dénommé Basilio dont la tenue était, comment dire ? étonnante pour le moins : Chapeau de cow-boy bleu criard, cape bordée de fourrure tenant à la main un ballon jaune et bardé de sacs de confettis …  Les CLM puisque c’est le nom de code de cette troupe, se prennent et se reprennent en photo avant de s’éparpiller vers les sas de départ.

C’est donc seul que notre homme se retrouve désormais. Un dernier petit galop d’échauffement, le temps d’arroser quelques malheureux arbres qui n’en peuvent plus de voir défiler les cohortes de coureurs incontinents. Le visage est fermé, j’aimerais pouvoir lire dans ses pensées à cet instant. Est-ce qu’il doute ? Repense t-il à ces séances de fractionné sur la piste en regrettant d’y avoir laissé trop de forces ? Il se dirige d’un pas assuré vers le sas jaune des 3h15’, il se faufile au plus près de la limite qui le sépare des athlètes qui lui sont supérieurs. A quelques instants du départ, les sacs plastiques dont les coureurs s’étaient revêtus volent en boules au-dessus de nos têtes, le sol est jonché de bouteilles malodorantes laissées là par les moins précautionneux.

Le départ est enfin donné, le peloton s’ébroue et, telle une interminable chenille multicolore, il part à l’assaut de la Place de la Concorde. Pour notre champion, la ligne est passée en moins de 2 minutes après le départ et il peut déjà courir au rythme prévu. La densité de coureurs au m2 n’autorise pas le moindre écart et les coureurs restent vigilants sur ces premiers mètres. Les conversations se sont tues et seul le bruit des foulées frappant l’asphalte résonne désormais, impressionnant. Au 1er km, le regard se porte vers la montre cardio-fréquencemètre Polar dernier cri qui lui a été offerte à Noël par Mireille. 4’20, c’est un tout petit peu rapide. Il se rassure en justifiant sa précipitation à vouloir combler le temps mis pour passer la ligne mais réduit l’allure pour ne pas s’enflammer. Cette fois, le rythme est trouvé, les km s’égrènent à 4’30/4’35. Le ravitaillement de Bastille est passé sans encombres, ce ne sera pas le cas pour tout le monde. Quelques gorgées d’eau et le reste de la bouteille pour s’asperger le visage, en attendant d’utiliser plus tard la potion magique qui se trouve dans les 6 gourdettes portées en ceinture. Le flot de coureurs est maintenant plus fluide, je me rapproche pour tenter de lire sur son visage les sentiments qui l’habitent à cet instant. Peine perdue, il semble impassible et celui qui pourra deviner son état d’esprit n’est pas encore né. Je n’ose lui tendre mon micro pour lui demander ses impressions, il serait bien capable de m’envoyer me faire voir. J’observe sa foulée qui n’est pas très académique, les bras repliés se balancent très haut alors que les genoux montent très peu. On ne peut pas dire qu’il soit très aérien ni très élégant mais le principal n’est pas là. La Place de la Nation est maintenant passée sans qu’il ait jeté un regard vers « le Triomphe de la République ». Il n’est visiblement pas venu ici pour faire du tourisme. Les dix premiers km sont franchis en moins de 45’ conformément au plan prévu. Il s’agit de profiter de cette première partie de course assez roulante pour se constituer une petite marge qui sera fort utile lors de périodes plus difficiles. Dans le bois de Vincennes, il n’oublie pas de saluer au passage un de ses comparses de CLM qui s’affaire à tendre des bouteilles d’eau. Pontgib ne sortira pas l’eau de vie de poire qu’il réserve à Barbie. Riri, le gourou de CLM posté à cet endroit aura à peine le temps de l’apercevoir que le voilà déjà reparti. J’ai le sentiment que le champion est désormais plus détendu. Il accepte d’ailleurs de me glisser quelques mots pour m’indiquer qu’il se sent bien et qu’il apprécie la fraîcheur du bois de Vincennes. Je goûte ces quelques instants de complicité où je deviens presqu’un confident.

A l’approche du semi-marathon, le peloton tout entier est parcouru par un sentiment trouble. Pour la plupart de ces coureurs, la seconde partie du parcours reste énigmatique. Il ya les primo-marathoniens qui vont bientôt entrer sur des distances encore jamais courues. Il ya aussi les autres qui ont connu tellement de désillusions lors de fins de marathons que ces souvenirs hantent dès cet instant leur esprit. Pour ce qui concerne notre vedette du jour, son temps de passage en moins d’1h35’ semble le ravir et il s’offre un gel énergétique pour fêter la mi-parcours.

Soudain, je suis happé par la foule qui m’entraîne, me bouscule nous éloigne l’un de l’autre. Je lutte et je me débats mais je vois sa tenue Skins qui s’éloigne loin de moi. Ce n’est que quelques kilomètres plus loin que je le retrouve alors que le parcours emprunte les quais de Seine. Je constate une certaine inquiétude sur son visage. Il m’avait confié craindre cette partie du parcours avec les sorties de tunnels qui meurtrissent des jambes déjà éprouvées. Les premiers signes d’une baisse de régime sont déjà en place à l’approche du tunnel des Tuileries. C’est presque imperceptible, mais ces quelques secondes supplémentaires à chaque km sont autant d’alarmes inquiétantes alors que nous franchissons le 28ème km. Je vois le masque apparaître sur son visage mais aussi la détermination à ne pas lâcher. Autour de lui, c’est aussi le début de la souffrance pour de nombreux concurrents. Quelques uns ont déjà rendu les armes et marchent la tête baissée en quêtant un improbable revirement qui leur permettrait de repartir de l’avant pour les 12 derniers km. Notre héros lui, ne baisse pas les bras. La foulée est plus heurtée, on aperçoit des crispations de mâchoires qui laissent deviner que plus rien n’est facile. Pourtant, une fois les quais franchis, je le sens soulagé. Visiblement, cette partie du parcours était sa crainte et en passant au 30ème km en 2h15 il semble avoir limité les dégâts. C’est désormais une course contre la montre, il veut reculer le plus loin possible le moment où il entendra s’approcher dans son dos la horde du peloton des 3h15’. Il sait que c’est inévitable mais il faut lutter pour retarder l’échéance. Finalement c’est au 38ème km que la voix du meneur d’allure lui parvient aux oreilles. Et de la voix, il en a le bougre ! C’est une véritable chance qui s’offre à notre champion, il doit décider dans l’instant de son avenir dans cette course : rester au rythme auquel il est désormais tombé et accepter de voir s’éloigner le meneur d’allure et son objectif avec ou bien relancer le train sous les encouragements du porteur du drapeau jaune. A peine le temps de réfléchir, qu’il est déjà décroché mais dans un sursaut d’orgueil, il revient à la hauteur de l’oriflamme. Sous les exhortations du meneur d’allure, il revient à son tempo d’origine. Le kilomètre est tenu en 4’30 comme au plus beau moment et c’est en 3h00 pile que le 39ème est passé. Je suis totalement pris par ce final époustouflant, il n’y a plus de relâchement possible, l’avenue Foch est en vue. Dans un dernier élan, la ligne d’arrivée est franchie. Le chronomètre officiel annonce 3h15’15, c’est gagné. Avec le décalage du temps puce, il sera bien sous la barre des 3h15’. Une bénévole le débarrasse de sa puce, une autre lui glisse la médaille autour du cou. C’est fini, les jambes sont lourdes mais la satisfaction est là. Je me glisse auprès de lui pour recueillir ses premières paroles mais il reste muet, il veut savourer égoïstement ce moment pour lequel il s’est entraîné durement. Plus tard, il me confiera que sa satisfaction sur cette course tient dans les ressources qu’il a trouvées pour réagir devant l’inexorable érosion qui le guettait. J’ai pu boucler mon article à temps et le transmettre aussitôt au journal pour l’édition hebdomadaire mais malheureusement mon texte a été écarté pour des raisons d’actualité internationale. En effet, on venait d’apprendre que Britney Spears avait interrompue son concert à Vancouver en raison d’une fumée de cigarettes trop importante.

 

PS : N’ayez pas d’inquiétude sur mon état mental. Je ne suis pas subitement atteint ni d’un dédoublement de la personnalité ni d’un ego surdimensionné. Il s’agissait pour moi d’utiliser un artifice de narration afin de varier un peu du schéma habituel de mes récits de marathon. Merci de ne pas prendre ce texte au premier degré.

Cap-Ferret, Bordeaux, Nice-Cannes 2019 : mon petit...
 

Commentaires 1

magorun le vendredi 22 novembre 2019 10:53

Magnifique exercice de style pour une performance qui ne l'est pas moins !!!

Magnifique exercice de style pour une performance qui ne l'est pas moins !!! :o
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Invité
jeudi 12 décembre 2019